On se cache dans les rapports sexuels, en se couvrant de sa nudité. Il y a presque un rejet de toute forme de lien, comme si cela devait inévitablement étouffer le désir. Il y a un refus de risquer d’aller jusqu’à devoir traiter la douleur d’une perte et le travail d’acceptation du deuil perçu, en contournant ce processus comme s’il était inutilement triste et émotionnellement douloureux. On risque d’utiliser l’Autre, et d’être utilisé ; on utilise ces choisis comme un objet qui satisfait notre besoin, et comme un objet qui n’est plus nécessaire, une fois utilisé on le jette et on le change. Vous pouvez fuir la véritable intimité pour éviter l’expérience d’abandon qui accompagne toute relation liée par la promesse implicite d’exclusivité. On évite ainsi de se laisser entraîner dans le carrousel de l’amour apparemment libre, dans la recherche presque maniaque de satisfaire son désir personnel et de trouver dans le choix des autres la confirmation que, aujourd’hui encore, un nouvel Autre est nécessaire.

C’est un amour plutôt capitaliste qui s’impose avec force au sein des relations sentimentales ces dernières années. Tout comme la recherche spasmodique de l’argent, qui caractérise implicitement la vie de la plupart des gens qui ont tendance à oublier que même le travail en soi peut, et même doit, donner de la satisfaction, il existe une tendance à la recherche effrénée de la jouissance, une recherche qui n’a pas de fin et qui gardera toujours l’individu insatisfait. Peut-être, dans ce cas, ne s’agit-il pas de désirs mais de besoins insatisfaits, fortement alimentés par le nouveau et par le plus qui n’est jamais assez. Vous voulez ce que vous n’avez pas et, une fois que vous l’avez atteint, vous le considérez immédiatement comme acquis, passant au pseudo-objectif suivant ; vous voulez la personne interdite, la personne engagée, la personne qui vous rejette et qui, sans le savoir, parvient à brouiller, au moins temporairement, le sentiment de vide et d’insignifiance qui remonte dangereusement à la surface chaque fois que vous ralentissez pour réfléchir.

C’est une course continue dans laquelle celui qui ralentit est perdu, et l’amour devient alors une marchandise, un amour liquide, comme dirait Bauman, au sein d’une société tout aussi liquide. Le nouveau smartphone, le nouvel amour. L’autre n’est pas là, mais la relation non plus.

Quel mal y aurait-il donc à changer constamment de partenaire, à se sentir libre d’avoir tout le monde et en même temps de ne rien devoir à personne ? Aucune, tant qu’il s’agit d’un choix et non d’une fuite, aucune tant qu’il s’agit d’une satisfaction sincère et non d’une fuite d’un sentiment de dépression sous-jacent, dont on se cache en se réfugiant dans le plaisir immédiat, insatiable et interchangeable.

Il semble parfois que nous devions choisir entre le sexe et la tendresse, comme si la femme que nous aimons ne pouvait pas rester la femme de nos désirs et l’homme que nous choisissons la même personne qui nous attire et nous excite physiquement, plutôt qu’une chaîne de partenaires qui apporte avec elle la fin de l’érotisme et qui est facilement identifiable après la naissance du premier enfant : l’homme qui devient un père et la femme exclusivement une mère. Mais cette quête sans fond n’est-elle pas plus illusoire que l’infâme éternité ? A quel point cela peut-il être dangereux et combien de fois le carpe diem est-il mal interprété, qui nous fait croire que chaque opportunité non saisie aujourd’hui nous laissera avec un manque irrémédiable de quelque chose demain ?

Alors que faire quand on est fatigué de courir d’un Autre à l’autre ? Vous cherchez le Nouveau chez votre partenaire. Comme chaque année, vous rêvez de la mer et le même bleu n’est jamais assez. Comme chaque printemps, le parfum se répand dans les rues de la ville et pourtant, aussi prévisible soit-il, vous l’attendez toujours avec appréhension. Vous recherchez le Nouveau chez votre partenaire, avec qui chaque matin peut être différent.

Vous recherchez la nouveauté dans votre partenaire parce qu’il a beaucoup plus de nouveauté à offrir que la promesse vide qui vient dans des robes brillantes sous l’apparence du nouvel Autre. Et alors, à ce moment-là, l’Autre ne sera plus la personne-fétiche, divisée en ses parties sexuelles, mais sera vu dans sa totalité ; l’Autre non plus comme un objet à utiliser de manière perverse.

Il peut y avoir une rencontre de deux esprits aussi bien que de deux corps, et c’est le moment où naîtra le choix, spontané et désiré, de l’exclusivité et de la fidélité. Ce sera une fidélité recherchée, par opposition à la fidélité vécue comme un renoncement, comme un sacrifice masochiste et donc comme une fuite du désir, symptôme d’une rigueur interne imposée a priori.

Ce n’est qu’ainsi que le désir de l’Autre se rapprochera de l’amour de l’Autre et, dans son imperfection, de ce qui renvoie le plus à l’éternité.

Appréciez les différences, respectez vos distances, exposez-vous au-delà de la barrière physique fatale et répétitive. Loin de la symbiose avec l’Autre, proche de la peur de le perdre, il existe des relations qui osent échapper au narcissisme amoureux ; ce sont des relations qui permettent de maintenir le lien érotique, défiant courageusement le verdict de notre époque qui veut les condamner à l’insupportable manque de désir et à l’ennui, tout en sachant qu’elles ne sont pas à l’abri de l’abandon, du traumatisme et des ruptures inattendues. Ce sont des amours courageux.